vendredi 23 décembre 2016

Sainte Muktabai, l'incarnation de Shri Vishnumaya


« La famille de Vithalpant subissait de grandes humiliations de la part de la société car Vithalpant, était rejeté par les gens de son village qui ne voulaient pas accepter l'idée qu’un père de famille ayant des enfants puisse se dire un dévot, au même titre qu’un ascète, un sannyasi. C’était tellement inhabituel et pour eux qu’ils vivaient cela comme un sacrilège car alors, il fallait choisir entre le célibat ou la vie de famille. Ainsi, Vithalpant était devenu un sorte de paria. Il savait que la religion pouvait s’accomplir dans une vie simple et normale mais était sans doute trop en avance sur son époque.
Finalement, las d’être critiqué, il décida d’emmener sa femme Rukminibai, sur les rives de la rivière Indrayani, pour s’installer à la périphérie de la ville d’Alandi.
Le couple menait une vie de prière, de contemplation et de dévotion, conformément aux Écritures. Ils reçurent en cadeau des enfants divins: Nivritti né en 1195, Dnyaneshwar en 1197, Sopan en 1199 et Muktabai en 1201.
Mais la situation ne s’améliorait pas car partout on condamnait leur façon de vivre. Lorsque les enfants se rendaient au village de Sidhbet pour faire l'aumône, ils étaient souvent lapidés et maltraités. Mais ils supportaient cela avec patience, car ils étaient sûrs du bien-fondé de la démarche de leur père Vithalpant et le respectaient malgré les villageois.
Un jour, leur père demanda aux brahmanes lettrés de la ville d’Alandi, de laisser ses enfants accomplir les cérémonies sacrées, pour qu’ils soient enfin acceptés par la société. Non seulement les brahmanes refusèrent catégoriquement, mais ils adoptèrent une conduite d’une extrême cruauté : ils allèrent jusqu’à condamner à mort Vithalpant et Rukminibai, pour avoir osé faire une telle demande.
Même après cet événement tragique, les enfants orphelins étaient toujours harcelés par la société. Dnyaneshwar, le fils cadet, devint tellement dégoûté des abus des gens qu'il prit un jour la décision de se laisser mourir. La tradition indienne appelle cela un samadhi. Il s'enferma à l'intérieur de la hutte familiale, et commença à ses prières. Nivritti et Sopandev le suppliaient de ne pas les quitter, mais en vain.
Puis Muktabai, de retour de la rivière, avec beaucoup d'amour, avec une maturité bien supérieure à ses jeunes années, commença elle aussi à supplier son frère Dnyaneshwar de lui ouvrir la porte, et de renoncer à son plan radical. - Oh mon frère bien-aimé, s'il te plaît ouvre-moi ta porte. Comment peux-tu être en colère contre ton propre Soi? Le monde entier est ton Soi. Quand une main tente de gratter l’autre, et que le sang coule, faut-il se couper la main qui a gratté? Si on se mord la langue, qui voudrait se détruire les dents?
- Ô mon frère bien-aimé, ai-je besoin de te redire les qualités d'un yogi qui est toujours dans un état de tranquillité d'esprit et qui supporte tranquillement les insultes et les blessures qui lui sont infligées par le monde? Même si le monde brûle de colère et de jalousie, il est de notre devoir de verser de l'eau sur ce feu et d’essayer de l'éteindre. Le monde est armé de paroles cruelles, mais nous devons accepter cela comme un moyen de nous améliorer. Quel est ce monde et les êtres qui y vivent ? Ils sont comme le voile d'un tissu, tissé par nous-mêmes qui sommes le Brahman Lui-même.
- Ô mon frère bien-aimé, ai-je besoin de te dire qui est saint? Un saint est celui qui est plein d'affection, de bonté et de compassion pour les autres, et qui est l'incarnation même du pardon. Il n'est pas touché par la cupidité; il a absolument perdu le sens de l'ego. On ne peut que l’appeler un vrai "virakta" (sans attaches matérielles) dont chaque mot est un flux de connaissance. Comment pourrait-il être contaminé par des sons lancés en l'air? S'il te plait, ouvre la porte.
- Ô frère, est-ce si facile de devenir un saint? Il faut en avaler des couleuvres, alors seulement on peut s'établir dans l'état brahmanique. Il faut supporter toutes sortes de blessures et d'insultes. Les pensées tendent naturellement à aller à des centaines d'endroits différents, elles doivent être mises sous contrôle. S'il te plait, ouvre-moi la porte.
- Ô frère, pour celui qui a atteint cet état de pureté de l'Esprit, la réalisation de Dieu est tout proche. Dois-je te le dire ? Toi qui es Dnyaneshwara, le Seigneur de la Connaissance. Ton cœur est comme le flux du Gange. Il n’est pas difficile pour toi de traverser l’océan des transmigrations (samsara), mais si tu n’es pas satisfait du monde, alors qui va élever les gens et les amener sur les rives? Tout le monde va plonger dans les ténèbres. Je t’en supplie, ô mon frère! Ton propre Soi, ta petite sœur et enfant t’appelle! S'il te plaît, ouvre la porte.
De l’intérieur, Dnyaneshwar écoutait les paroles de sa sœur. Son cœur fondait à chaque mot que Muktabai prononçait. Sa colère finit par s’apaiser tout à fait, il se précipita pour prendre Muktabai dans ses bras: elle lui avait rappelé quelle était sa mission sur terre.
Les effusions du cœur de Muktabai avaient fait leur effet. Ces paroles eurent plus tard une telle influence sur la société qu’ont les a appelées "Tatiche Abhang".

Un jour, Muktabai voulut cuisiner des petits pains sucrés pour ses frères. Alors, elle partit pour le village afin de trouver une plaque d'argile façonnée par un potier. C’était la meilleure manière de les y faire rôtir. L’éminent chef du village, Visoba, était très cruel envers les enfants. Il la gronda et ordonna aux potiers du village de ne rien lui donner. Sur le chemin du retour, Muktabai pleurait de tristesse. Voyant les yeux rougis de sa sœur, le frère cadet Dnyaneshwar lui demanda de préparer quand même la pâte. Il se pencha, mis les mains au sol et fit chauffer son dos jusqu’à devenir rouge, puis demanda à Muktabai de faire rôtir les petits pains sur son dos ! Elle réussit à rôtir les petits pains et les offrit à ses frères.
Mais la scène n’était pas passée inaperçue, car Visoba avait secrètement regardé ce miracle par une fenêtre du cabanon. Il était tout autant choqué que stupéfait. Puis il réalisa la puissance de ces enfants extraordinaires. Il se précipita à l'intérieur de la hutte et ramassa les miettes des petits pains, comme de précieux mets à manger. Voyant cela, Muktabai s'écria: « Oh ! L’âne est revenu!"
Ces mots transformèrent complètement le cœur de Visoba. Il tomba à leurs pieds en pleurant et les pria de lui pardonner. Quand il leur demanda de l'accepter en tant que disciple, Nivritti demanda à Muktabai de l'initier. Plus tard, Visoba quitta le village pour passer le reste de sa vie dans la contemplation profonde et l’ascèse. Il atteignit la Réalisation du Soi et devint ensuite le gourou du grand Saint Namdev.
Malgré cela, les enfants continuaient à subir de nombreuses épreuves de la part des autres gens. Un jour, on leur demanda d’aller à Paithan, qui est le siège des grands érudits et des grands maîtres des Védas, les textes sacrés hindouistes très anciens. Ils devaient recevoir une lettre favorable de leur part qui pourrait leur permettre d'être acceptés par la société. Mais là aussi, les grands érudits se moquèrent d’eux car ils étaient les enfants d'un ascète. Alors, Dnyaneshwar effectua un autre miracle extraordinaire et prouva l'unité de tous les êtres. Il plaça ses mains sur un buffle qui se mit soudain à chanter des chants védiques! Réalisant la grandeur de ces enfants, les grands maîtres comprirent leur erreur et devinrent les disciples de ces enfants divins. Ce fut la fin des souffrances des enfants. Ils finirent par être acceptés par tous les saints. Partout, les gens les suivaient pour écouter avec un grand respect leurs discours et leurs chants spirituels.
Quand ils atteignirent la ville de Newasa, Nivritti demanda à Dnyaneshwar qui n’avait alors que douze ans, d’expliquer la Bhagavad Gita en langue marathe à la foule des fidèles qui se réunissait autour d'eux chaque jour. C'est là que Dnyaneshwar composa le fameux Dnyaneshwari et le très beau Amritanubhava, deux œuvres fondamentales de la culture hindouiste. Dès lors, partout où ils allaient, les gens affluaient vers eux et devenaient leurs disciples.
Plus tard, on leur demanda d’aller donner le salut à Changdev. C’était un grand yogi, âgé de 1400 ans, mais qui possédait encore un gros défaut qui l’empêchait de progresser : son orgueil. Ses réalisations extraordinaires avaient surdéveloppé son ego, ce qui avait entravé son évolution. De son côté, le grand Changdev avait entendu parler de la gloire des quatre enfants Yogis, mais restait perplexe. Il voulait les tester pour savoir jusqu’à quel point ils étaient aussi extraordinaires qu’on le disait. Alors, il leur envoya une invitation, mais, ne sachant pas comment s’y prendre pour leur écrire, quel titre leur donner, il leur envoya un papier vierge. Lorsque les enfants reçurent ce papier vide de toute écriture, Muktabai éclata de rire tellement le geste de Changdev lui paraissait stupide ! Envoyer un papier vierge, comme c’est drôle s’exclama-t-elle. Nivritti, le fils aîné, demanda à Dnyaneshwar d’utiliser ce papier pour répondre au grand Yogi et Dnyaneshwar écrivit 65 vers de poésie sacrée, la quintessence du Védanta.
Quand Changdev reçut le document, il ne réussit pas à comprendre les versets. Par conséquent, il décida d’aller à la rencontre des enfants pour leur montrer directement son pouvoir. Il fit tout le trajet assis sur un tigre, avec un serpent dans sa main comme un fouet, suivi par des milliers de ses disciples. Quand les enfants le virent, de loin, arriver ainsi en grandes pompes, ils tapotèrent le muret sur lequel ils étaient assis et il se transforma tout un coup en « tapis volant » ! Il s’éleva dans les airs et s’envola jusqu’à Changdev. Abasourdi de voir une sorte de «mur inanimé» venir à lui, il réalisa alors que ces enfants étaient extraordinaires et se prosterna humblement à leurs pieds. Il leur demanda de devenir leur disciple. Dnyaneshwar lui expliqua le véritable sens de l’obédience envers Dieu Tout-Puisant et de l’humilité, parce que cela avait été le principal obstacle sur son chemin vers la Réalisation. Muktabai l’initia et lui permit de sortir son esprit de l'ignorance.
Un chant de dévotion très populaire, souvent chanté dans la région de la ville de Pune, rapporte un échange entre Muktabai et Namadeva, au temple de Vitthal, un autre nom de Krishna, à Pandharpur.

Namadeva était un grand dévot du Seigneur Krishna. Il affirmait, non sans un certain orgueil, qu’il était le préféré du Seigneur car il restait constamment au temple. Muktabai voulait le débarrasser de cette illusion de l’ego et trouva une manière habile de l’amener à faire face à lui-même. Un jour, elle refusa de le saluer, et lui dit que la véritable connaissance ne consistait pas à rester dans un temple. Muktabai et Namadeva discutèrent longuement. Comme aucun n’arrivait à convaincre l’autre, ils décidèrent d’un commun accord d’aller consulter le Saint Gora, qui était potier de profession. Lui seul pouvait les départager.
Dès leur première rencontre, le Saint Gora comprit l’aveuglement de Namadeva. Le soir même, au moment du chant sacré, le Saint Gora entreprit de mettre son caractère à l’épreuve. Il prit un bâton de bois et le pointa plusieurs fois dans la direction de Namadeva.
- Mais pourquoi m’asticotez-vous avec ce bâton ! Laissez-moi tranquille! s’écria-t-il.
- Ah, je vois que tu ne contrôles pas tant que cela ton mauvais caractère, lui dit le Saint Gora.
Tu es comme un pot en terre non dégrossi qui a besoin de la direction d’un maître.

Étant potier, la comparaison était pour lui naturelle. Mais Namdeva fut furieux de cette remarque qu’il prit comme une insulte. Il s’enfuit et courut jusqu’au temple du Seigneur Krishna pour se plaindre auprès de lui. Mais le Seigneur lui dit que Saint Gora avait eu raison de le tester ainsi. Namdeva ne voyait Dieu qu’à travers la forme du Seigneur Krishna, alors qu’il existait partout, car il était « Existence Omniprésente ». Le Seigneur lui demanda ensuite de se rendre chez Visoba afin d’y suivre un enseignement spirituel.
Lorsque Namadeva rencontra Visoba, en toute humilité cette fois, il est dit qu’il reçut la Réalisation du Soi et qu’il eut une révélation miraculeuse : dans cet univers, aucun lieu n’était vide de la présence de Dieu. Namadeva fut submergé par l’amour Divin et son ego fut complètement dissous.
Il comprit que le privilège de rester au temple du Seigneur ne rendait personne supérieur aux autres. Il avait enfin réalisé le message que Muktabai, par amitié, avait voulu lui transmettre. Quand il revint au temple, elle fut très heureuse de ressentir les belles vibrations qui émanaient de sa personne, et, humblement, comme la tradition indienne le demande, toucha les pieds de Saint Namadeva en guise de respect.
Quand sa mission terrestre fut accomplie, Dnyaneshwar quitta son corps à Alandi, à l'âge de 22 ans. Trois mois plus tard, ce fur au tour de Sopandev de quitter ce monde dans la ville de Saswad, âgé de 19 ans. Muktabai, absorbée dans la contemplation du Dieu Suprême, décida que son travail était achevé. Sur les rives de la rivière Tapi, au milieu d'une grande tempête, Muktabai ferma les yeux. Alors, un éclair traversa le ciel et la toucha. Elle mourut électrocutée à l’âge de 16 ans et fut libérée des liens terrestres. Un mois plus tard, Nivritti, le frère aîné qui avait toujours été leur gourou, mourut à l’âge de 25 ans à Traimbakeshwar.
Muktabai, qui a reçu le don d’une connaissance intuitive du Soi, dont elle eut conscience à un âge très précoce, a montré l'essence de l'Advaita Védanta dans ces quelques mots: "Quel est cet univers ? C’est le Brahman, quand la Maya est déracinée." Les mots bouleversants qu’elle avait dit à son frère, contenus dans le "Tatiche Abhanga" continuent de vivre en nous. Ils sont l’expression de la grande compassion et de la vérité philosophique qui ont toujours motivé la vie de Muktabai.
Muktabai a été plus tard considérée comme l'incarnation de la déesse Vishnumaya (en tant qu’expression de Sarasvati), et ses trois frères, les grands yogis Nivritti, Dnyaneshwar et Sopandev, comme les incarnations de la trinité Shiva, Vishnou et Brahma, Dnyaneshwar étant Vishnou sous la forme de Kartikeya. »

Cette histoire s'est largement inspirée de l'excellent livre sur les saintes de l'Inde de Rekha Pande “Divine souls of the hearth”, édité en 2010, p166 à 16. (Divine Sounds from the Heart—Singing Unfettered in their Own Voices : The Bhakti Movement and its Women Saints (12th to 17th Century).
Les autres informations viennent des sites:

http://www.indianscriptures.com/gurus/devotees/mukta-bai
http://research.omicsgroup.org/index.php/Muktabai
Publié par dictionnaire sahaja yoga

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